Les trois mousquetaires. Chapitre 3. Lettre disparue.

Et bien, comment va cet enragé? -a repris le gentilhomme en se retournant au bruit de la porte et en s’adressant à l’hôte qui venait s’informer de sa santé. 

-Il va mieux,- a dit l’hôte. Il s’est évanoui tout à fait. Mais avant de s’ évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous appeler. Il frappait  sur  sa poche  et il disait:  «Nous  verrons  ce que M. de Tréville  pensera  de  cette  insulte  faite  à  son  protégé.

-M. de Tréville?- a dit  l’inconnu en devenant  attentif.  Voyons, mon cher hôte, pendant que votre  jeune  homme  était  évanoui, vous n’aviez pas regardé  cette poche-là?  Qu’y avait-il?

-Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.

-Diable! — a murmuré l’inconnu  et il est tombé  dans une réflection qui  a duré  quelques  minutes. 

-Voyons,  a-t-il dit finalement. Montez  chez vous,  faites mon compte  et avertissez  mon  laquais.

     L’hôte  a salué  humblement  et  est  sorti. L’inconnu,  tout  en  marmottant,  s’est  dirigé  vers  la  cuisine. Pendant  ce temps,  l’hôte était remonté  chez sa femme  et  avait  trouvé d’Artagnan  maître  enfin  de  ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait lui faire un mauvais parti, il l’a  déterminé,  malgré  sa  faiblesse,  à se lever  et à continuer son chemin.

   D’Artagnan  s’est levé  et,  poussé  par  le hôte,  a commencé  à  descendre;  mais , en  arrivant  à  la cuisine,    il  avait laissé  ses habits,  la première chose  qu’il  a  aperçu  était son provocateur  qui causait tranquillement  au marchepied  d’un carrosse. Son interlocutrice, dont la tête  apparaissait  encadrée  par la portière, était  une femme  de vingt  à vingt-deux ans. Du premier coup d’œil d’Artagnan  a vu  que la femme  était  jeune et belle. Cette beauté l’a frappé d’autant plus qu’elle était parfaitement étrangère aux pays  que  jusque-là   il  avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux  longs  cheveux  bouclés tombant  sur  ses épaules, aux grands  yeux bleus languissants, aux  lèvres rosées  et  aux mains  d’albâtre. Elle causait  très vivement  avec  l’inconnu.

-Et quant à mes autres instructions? -a demandé la belle voyageuse.

L’inconnu allait répondre: mais au moment où il ouvrait la bouche, d’Artagnan  s’est  élancé  sur  le seuil  de la porte.

-Songez,- s’est écriée  la dame  en voyant  le gentilhomme  porter la main à son épée, songez que le moindre retard  peut  tout perdre.

-Vous avez raison, Milady,- s’est écrié le gentilhomme;  partez donc de  votre côté, moi, je  pars  du  mien.

Les deux interlocuteurs  sont partis donc  au galop, s’éloignant chacun  par un côté  opposé  de la rue.

-Ah! lâche,- a crié  d’Artagnan  s’élançant  après  l’inconnu.

   Mais  le blessé  était  trop  faible encore. Il est tombé  au milieu de la rue  en criant  encore  «Lâche! Misérable!»

-Oui, bien lâche,- a murmuré  d’Artagnan; mais elle,  bien belle! 

   Et il  s’est évanoui  une seconde fois.

   Le lendemain,  dès cinq heures  du matin, d’Artagnan  s’est levé, est descendu  à la cuisine  et a demandé, outre  quelques ingrédients,  du vin, de l’huile, du romarin, et,  la recette  de sa mère  à la main,  s’est composé un baume  et  a soigné  ses blessures.

   Grâce sans doute à l’efficacité du baume d’Artagnan s’est trouvé sur pied  dès  le soir même, et  à peu près  guéri  le lendemain.

   Mais, au moment  de payer  ce romarin, cette huile et ce vin, d’Artagnan  n’a trouvé  dans sa poche  que  sa petite bourse; mais quant  à la lettre  adressée  à M. de Tréville, elle  avait  disparu.

-Où est  ma lettre  de recommandation?- s’est écrié  le jeune homme.

   Un trait de lumière  a frappé  l’esprit  de l’hôte.

-Vous ne trouvez pas votre lettre? Elle vous a été probablement prise  par le  gentilhomme. Il  a paru  fort  inquiet  entendant  que  vous  aviez  une lettre  pour  M. de Tréville  et  est descendu  à la cuisine    il  savait qu’était  votre  pourpoint…