Les trois mousquetaires. Chapitre 9. Sur le terrain vague.

   D’Artagnan ne connaissait personne à Paris. Il est allé donc au rendez-vous d’Athos sans amener de second. D’ailleurs son intention était de faire  au brave mousquetaire  toutes les excuses  convenables. Mais  tout en se répétant  à lui-même  que sa mort  était  inévitable, il  ne  s’est pas  résigné  à mourir  tout  doucettement. Il a réfléchi  aux différents caractères  de ceux avec lesquels  il allait se battre et a commencé  à voir  plus clair  dans  sa situation.

   Lorsque  d’Artagnan  est arrivé  en vue  du petit terrain  vague, Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure,  attendait depuis  cinq minutes  seulement,  et midi sonnait.

   À l’aspect de d’Artagnan, il s’est levé et a fait poliment quelques pas au-devant  de lui.  Celui-ci,  de son côté,  n’a abordé  son adversaire que  le chapeau  à la main  et  sa plume  traînant  jusqu’à terre.

   —Monsieur,- a dit Athos, -j’ai fait prévenir deux de mes amis qui me serviront  de seconds.

   —Je n’ai pas de seconds, moi, monsieur,- a dit d’Artagnan,- car arrivé d’hier  seulement  à  Paris,  je  n’y  connais encore  personne  que M. de  Tréville.

   —Ah ça,  mais  si  je vous tue, j’aurai  l’air  d’un mangeur  d’enfants alors!

   —Pas  trop,  monsieur, — a  répondu  d’Artagnan, — puisque  vous  me  faites l’honneur  de tirer l’épée contre moi  avec une blessure grave.

   —Vous  me  rendez  confus, — a  répondu  Athos  avec  son air  de gentilhomme. — Ah!  que  vous  m’aviez  fait  mal!  l’épaule  me  brûle.

   —Si vous êtes pressé et qu’il vous plaise de m’expédier tout de suite ne  vous  gênez  pas,  je vous en prie.

   En ce moment-là,  au  bout  de  la  rue  de  Vaugirard commençait  à apparaître  le gigantesque Porthos.

   —Quoi! — s’est écrié  d’Artagnan, — votre  premier  témoin  est M.Porthos?

   —Oui,  et  voici  le second.

   D’Artagnan  s’est  retourné  et  a  reconnu  Aramis.

   —Quoi!- s’est-il écrié  d’un accent  plus étonné  que la première fois, -votre second témoin  est  M.Aramis?

   —Sans doute, ne savez-vous pas qu’on ne nous voit jamais l’un sans l’autre,  et  qu’on  nous  appelle  à  la cour et  à  la ville  les  trois  inséparables?

   Pendant  ce temps,  Porthos  s’était  rapproché, avait salué  de sa main  Athos;  puis, se retournant  vers  d’Artagnan,  il  était  resté tout  étonné.

 — C’est avec ce monsieur que je me bats, a dit Athos en montrant de la main  d’Artagnan. 

   —C’est  avec  lui  que je  me bats  aussi, — a dit  Porthos.

   —Et moi aussi, c’est avec ce monsieur  que je me bats,-  a dit Aramis en arrivant  à son tour  sur  le terrain.

   —Mais  à propos  de quoi  te bats-tu,  Athos, — a demandé  Aramis.

   —Ma  foi,  je  ne  sais  pas  trop, il  m’a  fait  mal  à l’épaule;  et  toi, Porthos?

   —Ma foi,  je me bats  parce  que  je me bats, — a répondu Porthos  en rougissant.

   Athos, qui ne perdait rien,  a vu passer  un fin sourire  sur les lèvres du gascon.

   —Nous  avons  eu  une  discussion  sur  la  toilette, — a  dit  le  jeune homme.

   —Et toi,  Aramis? — a demandé  Athos.

   —Moi,  je  me bats  pour cause  de théologie, -a répondu  Aramis tout  en faisant  signe  à d’Artagnan  qu’il  le priait  de  tenir secrète la cause  de leur  duel.

   Athos  a  vu  passer  un second sourire  sur les lèvres  de d’Artagnan.

   —Oui, un point  de saint Augustin  sur lequel   nous ne sommes pas d’accord.

   —Décidément  c’est  un homme  d’esprit, — a murmuré  Athos.

   —Et maintenant  que  vous êtes rassemblés,  messieurs,-  a dit  d’Artagnan, — permettez-moi  de  vous faire  mes  excuses.  Je vous demande excuse  dans le cas    je ne pourrais  vous payer ma dette car  M.Athos  a  le droit  de  me  tuer  le premier.

   À  ces  mots  d’Artagnan  a  tiré  son  épée.

   —À  vos  services,  monsieur, — a  dit  Athos  en  se  mettant  en garde.

   Mais  les  deux  rapières  avaient  à peine  résonné  en  se  touchant qu’une  escouade  des gardes  de  Son Éminence  s’est  montrée  à l’angle  du  couvent.

   —L’épée  au  fourreau, — ont  crié  à  la  fois Porthos  et  Aramis.

   Mais  il était  trop  tard.  Les deux combattants  avaient  été  vus dans une pose  qui ne permettait pas  de  douter de leurs intentions.