Les trois mousquetaires. Chapitre 8. Trois duels.

   —M. de Tréville a écrit la lettre mais au moment même de la lui donner  d’Artagnan a rougi de colère et s’est élancé hors du cabinet en criant:

   —Ah! il ne m’échappera pas, cette fois!

   —Et qui cela? -a demandé M. de Tréville.

   —Lui, mon voleur!- a répondu d’Artagnan.

   Et il a disparu. En trois bonds il a traversé l’antichambre et s’élançait sur l’escalier la tête baissée, emporté par sa course, lorsqu’il a heurté un mousquetaire du front  à l’épaule qui a poussé un cri ou plutôt un hurlement.

   —Excusez-moi, a dit d’Artagnan, mais je suis pressé.

   —Ah, vous êtes pressé! -s’est écrié le mousquetaire,- et vous croyez que cela suffit? Vous n’êtes pas M. de Tréville de nous parler ainsi!

   —Ma foi, -a répliqué d’Artagnan, qui a reconnu Athos, — je n’ai pas fait exprès.

   —Monsieur, -a dit Athos,- vous n’êtes pas poli, — voyant D’Artagnan enjamber déjà trois ou quatre marches.

   —Ah! si je n’étais pas si pressé, -s’est écrié celui-ci, — et si je ne courais pas après quelqu’un…

   —Monsieur l’homme pressé, vous me trouverez sans courir près des Carmes-Deschaux vers midi.

   —Vers midi, c’est bien, j’y serai. Même à midi moins dix minutes.

   Et il s’est mis à courir espérant retrouver encore son inconnu. Mais à la porte de la rue causait Porthos avec un soldat aux gardes. Entre les deux causeurs il y avait juste l’espace d’un homme. D’Artagnan s’est élancé pour passer comme une flèche mais quand  il allait passer, le vent s’est engouffré dans le long manteau de Porthos et d’Artagnan est venu donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avais des raisons de ne pas abandonner ce  vêtement car, en ouvrant les yeux, d’Artagnan a vu que son baudrier était d’or par-devant et de simple buffle par-derrière. On comprenait dès lors la nécessité du rhume et l’urgence du manteau.

   —Mon Dieu! -a crié Porthos faisant tous ses efforts pour se débarrasser de d’Artagnan qui lui grouillait dans le dos,- vous êtes enragé de vous jeter comme cela sur les gens!

   —Excusez-moi, a dit d’Artagnan reparaissant sous l’épaule du géant mais je suis très pressé, je cours après quelqu’un, et…

   —Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard? -a demandé Porthos.

   —Non, -a répondu d’Artagnan, piqué,- et grâce à mes yeux je vois même ce que ne voient pas les autres.

   Porthos a fait un mouvement pour se précipiter sur d’Artagnan.

   —Plus tard, -lui a crié celui-ci, -quand vous n’aurez plus le manteau.

   —À une heure donc, derrière le Luxembourg.

    —Très bien, à une heure,- a répondu d’Artagnan en tournant l’angle de la rue. Mais ni dans cette rue, ni dans les rues voisines il n’a vu personne.

   Il s’est mis à réfléchir en marchant. La conjecture était triste. Sûr d’être tué par Athos, on comprend que le jeune homme ne s’inquiétait pas beaucoup de Porthos.

   Finalement d’Artagnan s’est  trouvé devant l’hôtel d’Aiguillon où il a aperçu Aramis causant gaiment avec trois gentilshommes des gardes du roi. Il s’est approché  des  jeunes gens  en leur faisant un grand salut.

   Aramis a incliné légèrement la tête, mais n’a pas souri. Ils ont interrompu leur conversation. D’Artagnan s’est aperçu qu’il était de trop mais ne savait pas comment se tirer d’une situation fausse, quand il a remarqué qu’Aramis avait laissé tomber son mouchoir et avait mis le pied dessus. Alors d’Artagnan s’est baissé et a tiré le mouchoir de dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour le retenir, et lui a dit en le lui remettant:

   —Je crois que voici un mouchoir que vous seriez fâché de perdre.

   Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une  couronne et des armes à l’un de ses coins. Aramis a rougi excessivement et l’a arraché plutôt des mains du Gascon.

   —Vous vous trompez, Monsieur,- a-t-il dit, -ce mouchoir n’est pas à moi.

   Il a jeté sur d’Artagnan le regard d’un ennemi mortel…

   Quand les amis d’Aramis sont partis d’Artagnan a voulu demander pardon, mais Aramis a dit que puisque une dame était compromise il entendait déjà résonner les rapières…