Les trois mousquetaires. Chapitre 10. Contre le cardinal.

   —Ils sont cinq,- a dit Athos à demi-voix, — et nous ne sommes que trois; nous serons encore battus, et il faudra mourir ici, car je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.

   Alors Porthos et Aramis se sont rapprochés à l’instant les uns des autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.

   Ce seul moment a suffit à d’Artagnan pour prendre son parti: c’était là un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait le persévérer. Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, se faire l’ennemi d’un ministre plus puissant que le roi lui-même. Sans hésiter une seconde il s’est tourné vers Atos et ses amis:

   —Messieurs, vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à moi, que nous sommes quatre.

   —Mais vous n’êtes pas des nôtres, -a dit Porthos.

   —C’est vrai, a répondu d’Artagnan, je n’ai pas l’habit, mais j’ai l’âme. Mon cœur est mousquetaire. 

   —Ecartez-vous, jeune homme,- a crié Jussac qui avait deviné le dessin de d’Artagnan. — Sauvez votre peau; allez vite. D’Artagnan n’a pas bougé.

   —Décidément vous êtes un joli garçon,- a dit Athos en serrant la main du jeune homme.Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan.

   —Messieurs, essayez-moi,- a-t-il dit.- Je ne recule pas.

—Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant!- a crié Athos.

   Et les neuf combattant se sont précipités les uns sur les autres.

   D’Artagnan s’est trouvé lancé contre Jussac lui-même. Le cœur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine. Il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire.  Jussac avait toutes les peines du monde à se défendre contre le jeune homme qui, agile et bondissant, s’écartait à tout moment des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois. Enfin cette lutte a fini par faire perdre patience à Jussac. Furieux d’être tenu en échec par celui qu’il avait regardé comme un enfant, il s’est échauffé et a commencé à faire des fautes. D’Artagnan a redoublé d’agilité. Jussac voulant en finir a porté un coup terrible mais celui-ci a paré et tandis que Jussac se relevait il lui a passé son épée au travers du corps. Jussac est tombé comme une masse.

   D’Artagnan a jeté un coup d’œil inquiet et rapide autour de lui. Aramis avait déjà tué un de ses adversaires mais l’autre le pressait vivement. Cependant Aramis pouvait encore se défendre. Biscarat et Porthos s’escrimaient toujours avec acharnement. Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d’œil, mais il ne reculait pas d’une semelle: il avait seulement changé son épée de main, et se battait de la main gauche. Athos serait mort plutôt que d’appeler au secours.

   D’Artagnan a deviné, a fait un bond terrible et a attaqué Cahusac. Il était temps. Athos est tombé sur un genou. À cet instant l’épée de Cahusac était arrachée et sautait à vingt pas. D’Artagnan est arrivé le premier et a mis le pied dessus. Cahusac  a couru à celui des gardes qu’avait tué Aramis, s’en est emparé et a voulu revenir à d’Artagnan mais sur son chemin il a rencontré Athos qui avait repris haleine et voulait recommencer le combat. Quelques secondes après, Cahusac est tombé d’un coup d’épée.

   Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son adversaire renversé, et le forçait à demander merci. Restaient Porthos et Biscarat qui était un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts. Cependant il fallait en finir. Athos, Aramis et d’Artagnan ont entouré Biscarat. Jussac qui s’était élevé sur son coude lui a crié de se rendre. Alors seulement Biscarat a cassé son épée en sifflant un air cardinaliste.

   Les mousquetaires ont salué Biscarat de leurs épées et les ont remises au fourreau. Ils se sont acheminés ivres de joie vers l’hôtel de M. de Tréville.

   Le cœur de d’Artagnan nageait dans l’ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les étreignant tendrement.