Les trois mousquetaires. Chapitre 6. Athos.

M. de Tréville était pour le moment de fort méchante humeur, mais il a salué poliment le jeune homme qui s’est incliné jusqu’à terre.

Il s’est rapproché de l’antichambre en faisant signe à d’Artagnan comme pour lui demander la permission d’en finir avec las autres avant de commencer avec lui, il a appelé trois fois:

-Athos! Porthos! Aramis!

Les deux mousquetaires avec lesquelles nous avons déjà fait connaissance se sont avancés vers le cabinet dont la porte s’est refermée derrière eux. Leur contenance pleine de dignité et de soumission a excité l’admiration de d’Artagnan qui voyait dans ces hommes des demi-dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé de tous ses foudres.

Quand les deux mousquetaires sont entrés, M. de Tréville  a arpenté deux ou trois fois toute la longueur de son cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, il s’est arrêté tout à coup en face d’eux, et les couvrant des pieds à la tête d’un regard irrité:

—Savez-vous ce que m’a dit le roi,- s’est-il écrié, le savez-vous, messieurs?

—Non, -ont répondu après un instant de silence les deux mousquetaires; non, monsieur, nous l’ignorons.

—Il m’a dit qu’il recruterait désormais ses mousquetaires parmi les gardes de M. le cardinal. Et oui, il est vrai que les mousquetaires font triste figure à la cour. M.le cardinal racontait hier au jeu du roi qu’avant-hier ces damnés mousquetaires s’étaient attardés dans un cabaret et qu’une ronde de ses gardes- j’ai cru qu’il allait me rire au nez- avait été forcée d’arrêter les perturbateurs. On vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés.Voyons, vous Aramis pourquoi m’avez-vous demandé la casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane? Voyons, vous, Porthos, n’avez-vous un si beau baudrier d’or que pour y suspendre une épée de paille? Et Athos! je ne vois pas Athos. Où est-il?

—Monsieur, -a répondu Porthos, il est malade, fort malade. On craint que ce ne soit de la petite vérole.

—De la petite vérole! Voilà encore une glorieuse histoire que vous me contez là! Malade de la petite vérole, à son âge?…Non pas! Je ne veux pas qu’on prête aux gardes de M. le cardinal qui aimeraient mieux mourir sur place que de faire un pas en arrière… Se sauver, détaler, fuir, c’est bon pour les mousquetaires du roi, cela!

Porthos et Aramis frémissaient de rage.

—Et bien, mon capitaine, -a dit Porthos hors de lui. Nous avons été pris en traître. Deux d’entre nous étaient tombés morts et Athos, blessé grièvement a essayé de se relever deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus. On nous a entraîné de force. En chemin nous nous sommes sauvés. Quant à Athos, on l’avait cru mort et on l’a laissé sur le champs de bataille.

—Je ne savais pas cela, -a repris M. de Tréville. M. le cardinal avait exagéré, à ce que je vois.

Au même instant la portière s’est soulevée, et une tête noble et belle mais affreusement pâle a paru sous la frange.

—Athos! se sont écriés les deux mousquetaires.

—Vous m’avez mandé, monsieur,- a dit Athos à M. de Tréville d’une voix affaiblie mais parfaitement calme, et je m’empresse de me rendre à vos ordres.

M. de Tréville, ému jusqu’au fond du coeur de ce preuve de courage saisissait sa main droite sans s’apercevoir qu’Athos laissait échapper un mouvement de douleur et pâlissait encore  lorsqu’il a senti tout à coup la main d’Athos se crisper dans la sienne. Au même instant Athos est tombé sur le parquet comme s’il était mort.