Les trois mousquetaires. Chapitre 5. Aramis.

-Et j’ai payé douze pistoles pour ce baudrier. N’est-ce pas, Aramis, -a dit Porthos se tournant vers un autre mousquetaire.

   Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui l’interrogeait. C’était un jeune homme de vingt-deux  à vingt-trois ans à peine, à la figure naïve et doucereuse, à l’œil noir et doux et aux joues roses et veloutées comme une pêche en automne; ses mains semblaient craindre de s’abaisser, de peur de gonfler leurs veines. D’habitude il parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu’il avait belles.

   Il a répondu à son ami par un signe de tête affirmatif. La conversation est passée à un autre sujet.

-Que pensez-vous de ce que raconte l’écuyer de Chalais?- a demandé un autre mousquetaire  s’adressant à tout le monde.

-Et que raconte-t-il? a demandé Porthos d’un ton suffisant.

-Il raconte qu’il a trouvé à Bruxelles Rochefort, l’âme damnée du cardinal, déguisé en capucin.

-Ce Rochefort,- s’est écrié Porthos, si j’étais l’écuyer du pauvre Chalais, passerait avec moi un vilain moment.

-Et vous, vous passeriez un triste quart d’heure avec le duc Rouge,- a repris Aramis.

-Ah! le duc Rouge, bravo, bravo, le duc Rouge,- a répondu Porthos en battant des mains. Je répandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A-t-il de l’esprit, cet Aramis. Quel malheur que vous n’ayez pas pu suivre votre vocation, mon cher! Vous seriez un délicieux abbé!

-Oh!  ce n’est qu’un retard momentané,- a repris Aramis.

-Vous savez bien, Porthos que je continue d’étudier la théologie.

-Il n’attend qu’une chose pour reprendre sa soutane, qui est pendue derrière son uniforme, -a repris un mousquetaire.

-Et quelle chose attend-il? -a demandé un autre.

-Il attend que la reine ait donné un héritier à la couronne de France.

-On dit que M. de Buckingham est en France, -a dit Aramis avec un rire narquois qui donnait à cette phrase, si simple en apparence, une signification passablement scandaleuse.

-Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort,- a interrompu Porthos, et votre manie d’esprit vous entraîne au-delà des bornes.

—Allez- vous me faire la leçon, Porthos?- s’est écrié Aramis, dans l’œil doux duquel on a vu passer comme un éclair.

-Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé. Soyez l’un ou l’autre, mais pas l’un et l’autre. Et ne nous fâchons pas, je vous prie, ce serait inutile. S’occupe qui voudra et comme voudra du roi et du cardinal, mais la reine est sacrée, et si l’on parle, que ce soit en bien.

-Porthos, vous êtes prétentieux comme Narcisse, je vous en préviens,- a répondu Aramis; vous savez que je hais la morale, excepté quand elle est faite par Athos. Je serai abbé s’il me convient; en attendant, je suis mousquetaire: en cette qualité je dis ce qu’il me plaît, et en ce moment il me plaît de vous dire que vous m’impatientez.

-Aramis!

-Porthos!

-Eh! messieurs, messieurs! -s’est-on écrié autour d’eux.

-M. de Tréville attend M. d’Artagnan, -a interrompu le laquais en ouvrant la porte du cabinet.

   À cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun s’est  tu, et au milieu du silence générale le jeune Gascon a traversé l’antichambre et est entré chez le capitaine des mousquetaires.